L’îlot Tromelin au coeur d’une terrible histoire

29 Mar 2019 | Au cœur de l'océan indien

L’îlot Tromelin situé au Nord de la Réunion fut le théâtre d’une histoire aussi incroyable qu’inhumaine. En 1761, des esclaves Malgaches furent abandonnés sur ce minuscule bout de terre hostile à la vie.

UNE CARGAISON FRAUDULEUSE

Voici une histoire improbable et pourtant bien réelle qui pourrait parfaitement faire l’objet d’un film. Nous sommes au XVIIIe siècle, à l’époque où les navires de la compagnie française des Indes orientales sillonnaient l’océan indien. Un de ces navires appelé l’Utile, part de Bayonne le 17 novembre 1760 pour l’île de France (Maurice) qu’il atteint le 12 avril 1761.

Par la suite, l’Utile quitte Maurice le 27 juin 1761, avec pour mission d’amener des vivres à Madagascar. À cette époque, le commerce d’esclaves provenant du Mozambique et de la Grande Île bat son plein. Celui-ci fournit la main d’oeuvre nécessaire dans les plantations coloniales de l’archipel des Mascareignes.

Jean de La Fargue, le capitaine du navire, n’a pas l’autorisation d’acheter d’esclaves. Mais profitant de complicités diverses, le capitaine outrepasse cette interdiction. Il appareille de Foulpointe (Est de Madagascar) avec 160 esclaves frauduleusement embarqués à son bord, direction l’île Rodrigues. La route pour atteindre cette île située à l’extrémité Est des Mascareignes doit transiter plus au Nord que d’habitude. Cela amène donc l’Utile à naviguer à proximité de l’îlot Tromelin, encore appelé l’île de Sable.

UNE FATALE IMPRUDENCE

Malgré les mises en garde de son premier pilote, le capitaine décide de naviguer en pleine nuit. Cette imprudence de Jean de La Fargue conduira à l’inévitable. Nous sommes dans la nuit du 31 juillet 1761 lorsque le navire s’échoue sur le récif de Tromelin. Le bâtiment qui est pris au piège au milieu des vagues finit par se briser.

Sur les 141 marins français, 123 s’en sortent en nageant jusqu’à l’îlot et 18 périssent noyés. Le bilan est dramatique pour les esclaves avec 72 décès sur les 160 qui avaient embarqué. Étant enfermés et prisonniers dans les cales du navire, ce n’est que lorsque la coque du bateau se brise, que les malgaches qui n’avaient pas encore succombé de la noyade réussirent à s’extirper de ce tombeau.

LE DÉBUT DU CALVAIRE

À peine ont-ils le temps de se réjouir d’être toujours en vie, qu’il faut penser à survivre. Sur cet îlot perdu au milieu de l’océan, il n’y a pas d’eau potable et les ressources pour se nourrir sont bien trop maigres pour subvenir aux besoins de tous. De nombreux malgaches ne résistent pas à la privation. Et en seulement 3 jours, une trentaine d’entre eux rendent l’âme sur Tromelin.

Dès lors, il faut organiser la survie. Les rescapés utilisent les aliments et les ustensiles venant de l’épave qui s’échouent sur la plage. Ils se nourrissent aussi des oeufs d’oiseaux ou de tortues. Puis, les marins se servent des restes de l’Utile pour construire une sommaire embarcation. Mise à l’eau le 27 septembre 1761, celle-ci est baptisée la Providence. Les marins français encore en vie et au nombre de 121 embarquent sur ce rafiot de fortune, serrés comme des sardines, direction Madagascar. Avant de partir, le premier lieutenant de l’Utile, Castellan du Vernet, promet aux survivants malgaches qu’il reviendra les chercher et laisse sur l’île trois mois de vivres.

15 ANS D’ABANDON

La Providence atteint la Grande Île au bout de 4 jours et les rescapés sont par la suite rapatriés vers Maurice. Le gouverneur de l’ex île de France, Desforges-Boucher, refusera de porter secoure aux malgaches qui se retrouvent ainsi totalement abandonnés. Il n’y a aucun échappatoire possible, les naufragés sont en quelque sorte prisonnier sur Tromelin et complètement livrés à eux-même..

Probablement tourmenté par sa promesse non tenue, Castellan du Vernet adresse une lettre au secrétaire d’État à la Marine en 1772 pour demander l’envoi d’une aide sur l’îlot. À partir de 1775, d’infructueuses tentatives de secoure se succèdent sur l’île au Sable. C’est seulement vers la fin du mois de novembre 1776, que la corvette la Dauphine, commandée par Jacques-Marie Lanuguy de Tromelin débarque sur l’îlot, 15 ans après le départ de la Providence.

Au moment de l’abandon, ils étaient entre 60 et 80 esclaves. Lorsque la Dauphine atteint l’île de Sable, on ne retrouve plus que 7 femmes et un enfant de huit mois qui seront rapatriés vers Port-Louis. Au XIXe siècle, l’île de Sable est définitivement renommée Tromelin en l’honneur de Jacques-Marie Lanuguy de Tromelin.

QUE S’EST-IL PASSÉ EN 15 ANS SUR TROMELIN?

15 longues années se sont écoulées entre le moment où la Providence quitta l’îlot et le sauvetage de la Dauphine. Que s’est-il passé durant ce laps de temps, comment les malgaches ont-ils survécu sur ce minuscule îlot hostile sans ressource et exposé aux cyclones, pourquoi n’a t-on retrouvé que 7 femmes et un nouveau né, que sont devenus les hommes? Il y a tant de questions et de mystères qui entourent cette dramatique histoire.

Plusieurs campagnes de fouilles ont été menées sur Tromelin afin de percer les mystères de ces 15 années. Quelques vestiges ont été découverts à l’occasion de ces fouilles archéologiques. Celles-ci ont mis en lumière l’ingéniosité des rescapés qui se sont adaptés à un environnement hostile en construisant des maisons en pierre, en se nourrissant d’oiseaux et de tortues et en s’habillant avec des pagnes faits à partir de plumes d’oiseaux. Selon l’archéologue Thomas Romon, une micro-société s’est même érigée, démontrant que les naufragés sont allés au-delà du simple stade de la survie.

UNE SOMBRE ÉPOQUE

Cet abandon mais surtout cette inhumanité de la part du gouverneur de Maurice interpelle. Elle est l’expression d’une sombre époque où l’esclavage avait réduit des hommes en « chose » destinée à travailler dans les champs. En résumé, ils ne méritaient visiblement pas que l’on mobilise des moyens pour les secourir.

Je n’ose imaginer ce qu’ils durent ressentir lorsqu’ils comprirent qu’ils étaient en fin de compte abandonnés, sur cet îlot inhospitalier pas plus grand qu’un petit quartier de ville et isolé au milieu de l’océan. Cela a probablement été un sentiment terrible, pour eux qui à  l’origine étaient déjà arrachés par la force et dans des conditions inhumaines à leur terre natale.

Pourtant, ces hommes et ces femmes ont fait preuve d’une incroyable résistance et résilience. Alors, ne laissons pas cette histoire être noyée dans l’oubli, comme l’ont été ces naufragés malgaches durant ces 15 années sur Tromelin.

PR

Source : inrap / insitu